Argan

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Je m’en voudrais d’enchérir sur l’hystérie du stress au travail, mais il se trouve que je dispose d’un collègue qui constitue un cas stupéfiant d’hypocondrie.
A la lisière de la dépression mélancolique, son comportement est un festival d’angoisses que ne viennent interrompre que les alertes médicales.

Sujet aux troubles digestifs, proie des crampes et des démangeaisons, victime chronique de suffocations et d’endormissements, mon condisciple véhicule son enveloppe charnelle comme s’il s’agissait d’une plaie à vif et ne retrouve le sourire qu’à l’aide de fortes doses de vin. C’est alors un autre homme dont l’hilarité ébranle les cloisons, capable d’enlacer sont pire ennemi au détour d’une salle de réunion pour l’accabler de cajoleries.

Les symptômes semblent s’être donné rendez-vous chez lui pour y prospérer. Le visage blême, il narre chaque matin ses séances de vomissement. D’étranges flétrissures couvrent communément son épiderme, et souvent il ne peut vous répondre, tétanisé sur son fauteuil par de soudaines crampes d’estomac.

Les épidémies saisonnières sont pour lui les jalons qui rythment l’année. Il les pratique toutes. La moindre rumeur de virus trouve dans son être un écho déclencheur de morbidité. La où certains s’affichent recocuverts de leurs plus beaux atours, il languit en arborant des stygmates d’avant-garde. La grippe H1N1 n’a plus de secret pour lui : il l’a contractée par deux fois cette année.

La nuit il ne dort pas. Au cœur des ténèbres, pétrifié dans la pause de l’agonisant sublime, il expire. Au matin, se manifestant dans son bureau comme un échappé du séjour des morts, il fait l’inventaire de ses symptômes, se lamente sur la condition humaine et s’arrache les cheveux. Puis il se déride, profère une contrepèterie audacieuse et s’étouffe en se tirebouchonnant.

Depuis qu’il a pris l’habitude de faire un accident cardio vasculaire en milieu d’après-midi on se demande quelle malaise va le saisir à l’occasion. On l’imagine déjà en entretien individuel, immobile devant son manager, occupé à subir un syndrome de l’enfermement.

Véritable fugitif de l’Atelier de la Méthode, mon malade imaginaire est tellement convaincant qu’il en est contagieux : il m’a transmis la moitié de ses symptômes.

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