
On conteste souvent mon appétit pour les vastes collations par l’énoncé d’une phrase péremptoire qui en chaque occasion vient ombrager la soirée.
“C’est pas la quantité qui compte, c’est la qualité.”
Gnagnagna.
D’où sort donc pareille folie?
Je vois deux raisons de mépriser cette affirmation ridicule.
La première est qu’elle paraît supposer que les deux termes de la comparaison seraient mutuellement exclusifs, et qu’il serait nécessaire à tout instant (mais particulièrement à l’heure de la collation, vous avez remarqué?), de se confronter au choix bouleversant de favoriser l’un ou l’autre.
Or, ceci est éminement absurde, puisqu’à l’évidence, l’action de commander un second Irish Coffee, ou même un nombre arbitrairement grand d’Irish Coffees ne pourrait en gâter la qualité, à condition que le barman prenne sa tâche au sérieux, puisse se faire relayer par des assistants, et que le O’Sullivan de la rue des Lombards cesse une fois pour toutes de négliger son approvisionnement en chantilly.
La seconde est qu’elle escamote odieusement la notion de seuil. En effet, la sentence n’impose aucune limite à l’emprise de son dogme. Or on se figure aisément qu’un Irish Coffee de la taille d’une gouttelette serait bien trop discret pour être apprécié. Il est même possible qu’une si petite collation aille coquinement s’évaporer avant d’atteindre le moindre gosier. Même en imaginant notre Irish Coffee de la taille d’un dé à coudre, parions sans crainte que la collation rencontrerait un succès bien mitigé.
A l’inverse, on peut reconnaître que si de l’Irish Coffe, et non de l’eau du lac Erié était charrié par les chutes du Niagara, on s’y trouverait à quelque distance des conditions idéales de dégustation. L’effet obtenu ne manquerait pourtant pas de charme je crois…
Quelque part entre ces deux extrémités est-il raisonnable d’espérer une zone convenable pour la collation. Mais l’estimation de son étendue devrait appartenir à chacun, et non à un directoire de bonnets de nuit. Pour ma part, j’énonce qu’il n’y a nulle coquetterie à servir les Irish Coffes dans des verres à pintes. Cela limite les allers-retour. En effet: une fois épuisé l’agrément d’une collation, que faire pour fuir la contrariété sinon en commander une autre?
La vérité est que les fins d’après-midi sont parfois angoissées par de précieux personnages qui cherchent ainsi à camoufler leur peu d’appétit pour la vie. A ces facheux, je médite d’administrer un jour une représentation exceptionnelle du Lac des Cygnes compressée en 14 secondes. Les spectateurs auront à peine le temps d’occuper leurs fauteuils qu’un déchaînement de danseurs paraissant occuper simultanément un grand nombre de trajectoires de collision viendront méthodiquement se fracasser sous leurs yeux. A l’arrière-plan, des décors somptueux iront se télescoper dans des bruits de tonnerre, surpassant par instants le tumulte de la fosse d’orchestre. Avant la première respiration, le rideau tombera sur une apocalypse de charpie.
Et à ceux-là, qui viendraient réclamer que la représentation a été expéditive, on pourrait répondre avec un plaisir gourmand: “Ne savez-vous pas que l’important est dans la qualité, pas dans la quantité?”
Gnagnagna

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