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Parmi les sujets de conversation à la mode, citons celui sur la nature du réel qui ne peut manquer de surgir au détour d’une innocente caipirinha. Considérée avec désarroi au début du siècle dernier, la chose est devenue si banale que la remise en cause de la notion même de réalité (et non de caipirinha) comme concept ontologique pertinent échoue de plus en plus facilement à provoquer l’effroi.

La cause doit probablement résider dans notre société digitale, qui encourage naturellement le citoyen à penser en termes de virtualité.

La génération qui a grandi avec la Matrice et de frénétiques plombiers italiens considère volontiers le monde phénoménal comme une couche d’abstraction logicielle où sa conscience solipsiste se débat avec des entités bâties dans le Code.

Ainsi, qui accorderait le statut d’être conscient au vendeur du rayon informatique alors que tout semble suggérer qu’il s’agit au contraire d’un PNJ pauvrement élaboré ? Le vendeur du rayon informatique ne semble guère en mesure d’adopter un comportement complexe, et d’ailleurs il est si prévisible qu’on le démasque parfaitement dans chacune de ses instances au rayon des livres de SF, ainsi qu’au magasin de chaussures et à la boutique de colifichets.

Du point de vue du visiteur, on peut considérer le vendeur comme un système binaire qui oscille entre deux états.

Si le visiteur souhaite baguenauder sans idée préconçue au cœur des étals dans le vague espoir d’une épiphanie, le vendeur va s’employer à ruiner ses aspirations en surgissant au détour d’une pile d’écharpes bariolées avec une liste de questions ésotériques manigancées pour la reddition, et à l’origine de bien des sanglots étouffés.

Si par contre le visiteur est dans la pressante nécessité d’un renseignement factuel sur un article particulier, le vendeur va aussitôt déployer des manœuvres de mentaliste, pour éviter de quitter le voisinage du monticule obscène de paires de chaussettes qu’il affecte d’énumérer.

Le monde du quotidien recèle sous ses dehors insipides, une collection de phénomènes à la frange de l’occulte, et qui présentent des similitudes avec certaines des singularités les plus troublantes qui sont l’ordinaire des physiciens.

C’est ainsi qu’il est tentant (bien qu’illusoire) de se représenter un grand magasin et son cortège de vendeurs comme un appareillage expérimental archétypique de la mesure quantique. Considérons la référence d’un article informatique infime comme une clé USB, qui correspondrait à un élément de réalité matérialisé par la présence de cette clé à un emplacement précis de l’étalage.

Tant que la mesure n’a pas été effectuée (ie, que le vendeur n’a pas été convenablement sollicité compte tenu des difficultés évoquées plus haut), il est impossible de définir un emplacement déterminé pour la clé. Sa présence s’exprime sous la forme d’une onde de probabilité dont l’étendue est celle de l’Univers, et toutes les peines de monde échoueraient à s’en saisir.

A l’instant par contre où le vendeur est sollicité, il lui suffit de tendre l’index vers un point du rayonnage pour que l’article aussitôt s’y matérialise avec bonhommie. Quelles que soient les circonstances d’ailleurs, il se matérialise juste devant vous, exprimant par-là que n’existant pas préalablement à son observation, il n’y est décidément que par ce que c’est vous, et que votre rôle dans cette affaire est celui d’un simple élément, nécessaire mais non suffisant, de l’engrenage inexprimable du Réel et que par conséquent, il est inutile d’essayer de régler votre téléviseur.

Nous contrôlons les horizontales.
Nous contrôlons les verticales.

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