
Il est naturel lors de l’apprentissage d’une compétence nouvelle, d’observer que les progrès dans la maîtrise de l’art se révèlent par une succession de paliers, voires de régressions apparentes, de durée variable, et liés à la nécessité pour l’apprenti d’atteindre un nouvel état d’équilibre entre deux étapes. On peut le vérifier dans des domaines qui vont de la course à pied à la pratique du piano, en passant par l’éminçage des champignons.
Je me suis mis en tête que ce phénomène s’appliquait fort bien aux progrès de l’astronautique et aux vols habités dans l’espace.
En effet, on remarque dans l’Histoire, quelques pics de fulgurance, comme le succès technique des V2 et la conquête de la Lune par le programme Apollo. (Bien qu’inhabités, les V2 constituent une étape cruciale pour la présence humaine dans l’espace. En effet, les habitants ne peuvent s’y rendre sans moyen de transport, par la seule puissance du raisonnement. Et il faut s’en réjouir, car si tel était le cas, et considérant combien un raisonnement peut être artificieux, les cieux en seraient infestés de faussaires et de mystificateurs.)
Ces fulgurances sont précédées et suivies par des intervalles moins fastes, où les progrès semblent inexistants. L’époque des navettes en est l’exemple frappant, avec cette impression de semi-échec qui dissimule pourtant d’autres exploits significatifs dans la maîtrise du vol interplanétaire et de l’accostage de planète. A l’instar des V2, on peut considérer les vaisseaux automatiques d’exploration du système solaire et les innombrables batifolages orbitaux comme un prérequis à des voyages plus odysséens.
L’un des aspects fascinants de l’apprentissage est le phénomène de surcompensation. Ainsi, après un effort important d’entraînement, le corps épuisé voit ses performances fortement dégradées. Mais après une période de repos judicieusement calculée, ses capacitées se trouvent considérablement augmentées, lui permettant par un nouvel effort, de se hisser à un niveau d’équilibre supérieur, qui servira de base aux progrès à venir.
Je prédisais donc un nouveau pic de fulgurance, qui verrait par exemple certaines sociétés privées, capitaliser sur le savoir faire acquis par les agences gouvernementales pour atteindre une relative banalisation des activités humaines dans l’espace.
L’ambiance générale abondait dans ce sens, les initiatives ne manquant pas ces dernières années pour rendre plausible le scénario.
Mais depuis quelques semaines, on ne sait plus par quel taureau prendre les cornes. Quelle crédibilité peut-on accorder à cette société hollandaise qui démarre dans trois mois les sélections des voyageurs pour sa colonie martienne en 2023 ? Remarquons que la notion d’un aller-retour vers Mars pour y planter un drapeau est devenue aussi désuète qu’un bal des années 1920 : aucun projet ne vise désormais moins que l’établissement d’une colonie.
Mais voici qu’Elon Musk, le Tony Stark de l’espace, annonce son projet d’envoyer sur Mars un contingent de 80 000 personnes !
Voilà bien une surcompensation qui n’est pas mégottée. 80 000 personnes.
Le milliardaire américain déclare vouloir aller sur Mars pour créer une nouvelle civilisation.
Le premier homme sur Mars sera une foule. La surcompensation est sidérale. Nous embarquons pour l’espace au son d’une cavalcade wagnérienne.
Cette semaine, la Chine annonce la mise au point d’un potager pour que ses futurs martiens bénéficient de légumes frais. La frénésie martienne s’empare-t-elle de notre planète ? Est-ce la Fin du Monde annoncée pour la fin du mois qui rend tout le monde si pressé ? Est-ce que tout le monde s’en va ?
Attendez-moi, je ne veux pas rester ici tout seul avec les zombies.

Les astronefs de SpaceX engagés dans leur activité de surcompensation.

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